Les mots de la critique littéraire – l’expression du kitsch dans les revues de la fin du XIX ème siècle / Sorin Lazăr

Literary criticism in the french magazines at the end of 19th century tried to adapt its argumentation at the beginning of a new era. These magazines have been a particular area where journalists attempted to make the literature subjects accesible to an amorphous audience reaching kitschy forms stylishness. In the huge amount of new books, the journalist and the literary critic having a double status, made an effort to establish a balance between an academic approach and amateurish reviews making from literature a form of escapism taking advantage of the fact that the newspapers industry was at its peak.

La spécificité de la presse écrite française réside dans les liens inextricables qui unissent l’information et la littérature. A la fin du siècle, la littérature s’apprête à entrer dans l’ère des publics avec sa «scribomanie», son «débordement d’écrits de tout genre» et sa «pullulation incroyable d’ouvrages.» [1]

On ressent alors le besoin de commenter l’actualité mais aussi celui de commenter les livres. En termes médiatiques, cette aspiration s’inscrit dans la fonction médiatrice d’interprétation du monde. Vers la fin du siècle on a pu enregistrer des publications comme : La Revue des journaux et des livres, La Revue critique des livres nouveaux, La Critique, Bulletin des cours et conférences, La Revue de Paris ou Le Livre. Le nombre de publications s’avère faramineux à tel point que la critique littéraire de la presse périodique ne pouvait plus «maintenir ses droits et son autorité devant la poussée des menues publications modernes[…] la horde envahissante de l’imprimé, […] dans le chaos des livres amoncelés.» [2]

Les rapports de connivence entre la presse écrite et la critique littéraire s’inscrivent à mi-chemin entre une rhétorique issue des instances académiques et d’une autre plus spontanée, dépourvue de méthode, celle des publications dédiées à la critique des nouveautés éditoriales littéraires. C’est la plateforme des passionnés de littérature, des soi-disant gens de lettres, des bibliophiles et des bibliomanes, ayant fondé une sorte de dialogisme sans un code herméneutique préétabli ayant pour but de rendre accessible le contenu des volumes aux amateurs de littérature. «Pas de dissertations savantes, un simple guide, vendu le meilleur marché possible» selon le crédo d’Octave Uzanne, le critique-journaliste du Livre. Après avoir survolé quelques numéros de cette revue, parus entre 1884 et 1889, j’ai inventorié quelques procédés rhétoriques qui caractérisent ses contenus éditoriaux.

Le discours de la critique littéraire est inexorablement lié à une multitude de couples dichotomiques comme: académisme-dilettantisme, professionnel-amateur, le monde des lettres-le marché des lettres, critique littéraire-bibliophile. On a affaire à une trans-textualité et méta-textualité s’efforçant de cultiver le bon goût littéraire à un public hétérogène. Il s’agit bien entendu d’un choix subjectif de livres ressemblant à des actes journalistiques qui opèrent de la même manière un filtrage de la réalité afin de publier les nouvelles en fonction des critères médiatiques (newsworthiness).

Les critiques-journalistes essaient donc «d’événémentialiser» les nouveautés éditoriales littéraires: «bien que ne créant pas une petite chapelle exclusive pour les bibliophiles, mais un vaste temple ouvert à tous les lettrés.» [3]

C’est ainsi que le discours se métamorphose en kitsch dans son acception basique, une pseudo-critique, une causerie publiable ayant comme objectif majeur la satisfaction des besoins escapistes tout en faisant promouvoir «un régal de Mardi Gras littéraire.» [4]

Ils ont voulu mettre en œuvre une «critique sincère, minutieuse, patiente, austère et janséniste.» [5]

Au bout d’un certain temps, les journalistes ont admis qu’en dépit de leurs efforts, la critique littéraire s’était toutefois banalisée en se montrant parfois «marivadeuse, frivole, mondaine.» [6] Les mots de la critique littéraire sont perçus comme «des archives des écrits de ce temps», avec ses rubriques apparaissant comme «des noires cohortes lilliputiennes» qui ont pour but ultime de «cataloguer les ouvrages qui méritent seulement de fixer un instant leur attention.» [7]. Ce sont des «causeries d’un curieux» [8] selon le titre d’un éditorial.

Le discours de la critique littéraire couvre donc les termes d’un «contrat d’énonciation journalistique.» [9] Aussi le discours journalistique de la critique littéraire tentera-t-il d’allier la finalité morale à celle du marketing du contenu. C’est ainsi que le journaliste-critique va devenir sans s’en rendre compte «un provocateur de débats littéraires » (mon ajout)” gardant la terminologie de Charaudeau, dans une sorte de «journalisme-écho» [10] collé à la littérature.

Primo, la mission de lire un livre afin d’en rendre compte au public implique une certaine méthodologie car on doit chercher les défauts dans «l’intérêt des lettres et non pas pour chagriner l’auteur.» [11] Le kitsch découle de la vitesse du traitement. Le critique- journaliste se borne uniquement à survoler les volumes car «dans ce labyrinthe d’ouvrages nouveaux, dont la vogue passe si vite […] le lecteur ne veut pas attendre, l’auteur aspire à être jugé dès le jour de sa mise en vente et la production haletante monte toujours avec tant de puissance qu’il est impossible de l’espérer trouver pour lire une heure de solitude.» [12]

Secundo, ce «provocateur de débats littéraire» s’efforce à tout prix de faire disparaître les écritures médiocres afin de privilégier l’originalité, car «les grands génies disparaissent, les petits talents s’éparpillent et se multiplient comme les bacilles» dans un monde où «les livres médiocres sont comme des champignons trop rapidement poussées dans un humus en décomposition sous des influences délétères.» [13]

Une troisième stratégie consiste à rendre concrets les contenus  ténébreux en se servant de l’analogie comme outil principal, un procédé d’ailleurs à la portée de tous les esprits plus ou moins cultivés.

«Les lapons vivent dans les cahutes enfumées […] Nous aussi nous sommes sous la neige, nous nous réchauffons comme nous pouvons avec de la littérature à moxas qui ramène à grand ’peine quelque étincelle vitale dans notre être engourdi.» [14] ou bien «le bibliophile se chrysalide dans sa bibliothèque et se révèle papillon dans la recherche du bric-à-brac; on le croit ermite dans son cocon maroquiné, il se révèle ailé tout à coup dans l’ardeur de sa chasse au bibelot.» [15]

On décèle une dernière tactique communicationnelle, une volonté de diminuer la distance livresque afin de donner l’illusion aux lecteurs d’une proximité psychosociale à travers le processus d’auto-désignation, définie par Maingueneau comme «l’ensemble des procédés par lesquels le locuteur se désigne lui-même en tant… que membre d’une collectivité.» [16] Le Livre s’intègre donc dans la catégorie des publications qui méta-communiquent ses performances: «Ne nous semble-t-il point qu’avec ces amis inconnus nous ayons vieilli ensemble, mitonnant les mêmes ardeurs, couvant les mêmes tendresses, arborant les mêmes sentiments, emprisonnant les mêmes illusions […] dans cette Bibliopolis intelectuelle fortifiée contre la profane. » [17]

En guise de conclusion, malgré l’impression de kitsch avec ses chroniques livrées à la hâte, le discours de la critique littéraire des revues se distingue par une tenue éditoriale plus soignée par rapport aux quotidiens généralistes. Quoique beaucoup ont vu dans le journalisme, une plateforme nuisible à la critique littéraire par ses orientations d’ordre boulevardier de la Belle Epoque, celui-ci a constitué en revanche, un espace de débat vif, sans couleur idéologique, suscitant constamment un engouement de la part de toutes les classes sociales pour la littérature.

Sitographie & Bibliographie

 

[1] Uzanne Octave, 1886, janvier, «Causerie de nouvelle année», Le Livre (revue mensuelle), no.73, p.1, sur le site Gallica,

(file:///home/chronos/u-7581de962e6b1d456853f850db684983e2708439/Downloads/Le_Livre___revue_mensuelle__bpt6k209208h.pdf)  consulté en ligne le 21.02.2019.

[2] Uzanne Octave, 1889, janvier, «Pro Formâ», Le Livre (revue mensuelle), no.109, p.2, sur le site Gallica,

(file:///home/chronos/u-7581de962e6b1d456853f850db684983e2708439/Downloads/Le_Livre___revue_mensuelle__bpt6k2092205.pdf) consulté en ligne le 21.02.2019.

[3] (Uzanne Octave, 1886, janvier, «Causerie de nouvelle année», Le Livre (revue mensuelle), no.73, p.3, sur le site Gallica,

(file:///home/chronos/u-7581de962e6b1d456853f850db684983e2708439/Downloads/Le_Livre___revue_mensuelle__bpt6k209208h.pdf) consulté en ligne le 21.02.2019.

[4] Uzanne Octave, 1889, janvier, «Pro Formâ», Le Livre (revue mensuelle), no.109, p.9, sur le site Gallica,

(file:///home/chronos/u-7581de962e6b1d456853f850db684983e2708439/Downloads/Le_Livre___revue_mensuelle__bpt6k2092205.pdf) consulté en ligne le 21.02.2019.

[5] (Uzanne Octave, 1886, janvier, «Causerie de nouvelle année», Le Livre (revue mensuelle), no.73, p.3, sur le site Gallica,

(file:///home/chronos/u-7581de962e6b1d456853f850db684983e2708439/Downloads/Le_Livre___revue_mensuelle__bpt6k209208h.pdf)  consulté en ligne le 21.02.2019.

[6] Ibid.

 

[7] Uzanne Octave, 1889, janvier, «Pro Formâ», Le Livre (revue mensuelle), no.109, p.2, sur le site Gallica,

(file:///home/chronos/u-7581de962e6b1d456853f850db684983e2708439/Downloads/Le_Livre___revue_mensuelle__bpt6k2092205.pdf) consulté en ligne le 21.02.2019.

[8] Uzanne Octave, 1885, janvier, «Causerie d’un curieux», Le Livre (revue mensuelle), no.61, p.1, sur le site Gallica, consulté en ligne le 21.02.2019.

(file:///home/chronos/u-7581de962e6b1d456853f850db684983e2708439/Downloads/Le_Livre___revue_mensuelle__bpt6k2092252.pdf)

[9] (Charaudeau, P., «Discours journalistique et positionnements énonciatifs. Frontières et dérives», Semen 22 (https://journals.openedition.org/semen/2793) consulté en ligne le 20.02.2019). [10] Guy Lochard ; Henri Boyer (1998), La communication médiatique, Paris -Memo, Seuil. [11] Uzanne Octave, 1886, janvier, «Causerie de nouvelle année», Le Livre (revue mensuelle), no.73, p.3, sur le site Gallica,

(file:///home/chronos/u-7581de962e6b1d456853f850db684983e2708439/Downloads/Le_Livre___revue_mensuelle__bpt6k209208h.pdf) consulté en ligne le 21.02.2019.

[12] Ibid. [13] Ibid. [14] Edouard Drumont, 1884, janvier, «Le mouvement littéraire», Le Livre (revue mensuelle), no.49, p.1, sur le site Gallica,

(file:///home/chronos/u-7581de962e6b1d456853f850db684983e2708439/Downloads/Le_Livre___revue_mensuelle__bpt6k209221j.pdf) consulté en ligne le 21.02.2019.

[15] Uzanne Octave, 1888, janvier, «Les bibliophiles collectionneurs», Le Livre (revue mensuelle), no.97, p.2, sur le site Gallica,

(file:///home/chronos/u-7581de962e6b1d456853f850db684983e2708439/Downloads/Le_Livre___revue_mensuelle__bpt6k209209w.pdf) consulté en ligne le 21.02.2019.

[16] Maingueneau, Dominique (2014), Discours et analyse du discours, Introduction Broche, p.20. [17] Uzanne Octave, 1889, janvier, «Pro Formâ», Le Livre (revue mensuelle), no.109, p.9, sur le site Gallica,

(file:///home/chronos/u-7581de962e6b1d456853f850db684983e2708439/Downloads/Le_Livre___revue_mensuelle__bpt6k2092205.pdf) consulté en ligne le 21.02.2019.

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